À l’origine

Incipit de l’Embarcadère (à l’origine pour une part de ce fabuleux voyage de l’Embarqu’àrêves)

Chapitre I

Le ciel de cette jeune  journée de janvier augurait d’un froid sec et exigeant ne gênera pas le vol. Mon sac était prêt depuis plusieurs jours et je n’avais jamais eu de cesse de voir et revoir son contenu.  Je le connaissais par cœur, à vrai dire, j’avais juste ajouté au dernier moment un ou deux livres dont je pourrais tirer un certain bénéfice au moins en pensée. Le vent à mesure que j’avançais s’engouffrait entre les pans de ma redingote, mon écharpe couvrait ma gorge et je pensais à ce voyage, à ce nouveau carnet qu’il me faudrait inaugurer. J’étais dans la posture du scribouillard entre deux créations, entre deux mondes : l’un plein que je venais de quitter et l’autre à remplir. Il était plein de promesses à faire, de serments à honorer encore neufs de tout engagement. Je serrais mon stylo dans ma poche comme une sorte de talisman. Je croyais tant en ce voyage, j’en attendais tant, si je voulais être totalement honnête : j’en attendais tout. Mes espoirs dans une valise, mes rêves sous ma chemise avec mes seuls yeux, ma simple mémoire et mon cœur naïf pour affronter la nouveauté. J’avançais dans la rue vide de cette ville sans âme qu’il ne me serait pas difficile à quitter. Le cœur léger, sans remords ni regrets, je portais ma valise et je voyais pointer au loin le soleil qui annonçait une journée lumineuse. Il ne m’en fallait pas plus en réalité : la lumière. J’observais que la mise en perspective des choses, des gens ou même des situations ne se faisait jamais mieux qu’avec de la lumière.

Le chemin qui menait à la Compagnie des Voyages Intérieurs n’était plus très long, je m’accrochais toujours autant à ma valise. Rien d’autre n’avait de prise sur moi et j’entendais mon cœur battre à tout rompre, son écho résonnait en moi et constituait cette douce musique qui me poussait me penser vide de moi, vide et plein à la fois : tout et rien au milieu de tout, de tous. Mes pas heurtaient le sol et associés aux battements de mon horlogerie interne produisaient une partition en percussion. Entre le ta-dam et tatata-dam, mes états d’âme s’empelotaient pour filer. Bientôt, je filerai dans le ciel et à travers les nuages. J’adopterai enfin l’attitude de l’oiseau avec l’avantage de ne pas en être un, ce qui me priverait de la pensée. Je n’étais que pensée à l’état pur, totalement et viscéralement. Ma cadence s’accélérait à mesure que j’avançais, mon élan me portait au plus haut et au plus loin. J’avais hâte d’être à demain, à plus loin et au plus vite. Mon impatience, à la fois physique et intellectuelle, nourrissait ma confiance en ce voyage, en cet heureux présage.

J’approchais de la Compagnie des Voyages Intérieurs et mes doigts autour de la poignée blanchissaient à force d’empressement. je voyais l’animation de la rue pour la première fois depuis mon départ. J’avais rendu les clés de mon appartement, après l’avoir vidé de tous mes effets : plus rien ne faisait obstacle, plus rien n’existait. J’étais un, j’étais moi et j’étais neuf. J’arrivais enfin au 12 de la rue des Santreilles, j’entrais et sortais immédiatement de ma poche mon billet. Il y avait trois personnes devant moi. Le premier était un homme assez grand coiffé d’une casquette en tweed beige et vêtu d’un complet marron. Il avait à ses côtés un sac de golf et portait beau avec son air satisfait. Devant lui se tenait un couple d’un certain âge, accompagné d’un petit chien sans poils et regardait l’assemblée avec une certaine condescendance. Je me disais à cet instant précis que cet assemblage, près de moi, me paraissait bien ennuyeux et pittoresque en même temps. Je m’imaginais assez peu à avoir à m’accoutumer à ces compagnons de voyage. En allongeant mon regard d’un trait plus loin, je découvris la personne qui se trouvait au guichet pour l’embarquement. Elle se tenait droite, on aurait pu dire presque raide. Ses deux mains étaient posées sur le comptoir : l’une sur l’autre. Son regard résolument tourné vers le personnel de bord, le monde ne semblait pas l’atteindre. Je m’attardais sur cette aura lumineuse qui la nimbait ; je sentis à cet instant précis que mon esprit n’attendait qu’une impulsion pour partir, pour trouver le moyen de s’échapper. Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment… Il me fallait encore me domestiquer et attendre d’être là-haut…

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